Le Witz révolutionnaire de Heine

« Si ton œil t’irrite, arrache-le ; si ta main t’irrite, coupe-la ; si ta raison t’irrite, deviens catholique ».

Cette pointe provocatrice de l’écrivain allemand du 19ème siècle, se trouve dans le petit recueil Poétique et politique du mot d’esprit chez Henrich Heine, publié par les Éditions de l’éclat. Sans traiter à proprement parler de formes aphoristiques, il y est question d’une notion capitale pour l’aphorisme allemand : celle du Witz.

Ce concept représente, au début de l’Aufklärung, « l’idéal d’un esprit critique et alerte » et relève de l’esthétique du fragment et de la digression. Contrairement au génie qui peut se définir grâce à la simplicité et à la clarté, le Witz lui fait appel, tel le wit de John Locke, à « la faculté de liaison synthétique, associative, vive et immédiate », selon Andreas B. Kilcher. Ainsi Heinrich Heine écrit-il ses Tableaux de voyages comme un « rapiéçage de toutes sortes de chiffons » qui lie plusieurs thèmes subversifs grâce à une narration épisodique. Dans cette œuvre fragmentaire, Heine fait un usage très politique du Witz pour se moquer des institutions comme l’Eglise ou l’Université. Il dira ainsi de la ville dans laquelle il a poursuivi ses études : « Göttingën, célèbre par ses saucissons et son université. »

Heine poursuit également sa mission iconoclaste en s’attaquant à la censure ou la douane. « Ils flairaient tout, fouillaient les chemises, les habits ; ils cherchaient à découvrir les dentelles, les bijouteries et les livres défendus. Ah ! maîtres fous ! qui cherchez dans ma malle ! Ce n’est pas là que vous trouverez quelque chose. La contrebande que je porte avec moi, c’est dans ma tête que je la cache. » Le Witz chez Heine se veut donc libérateur de l’oppression politique et contient des germes révolutionnaires.

Ce concept hérité des Lumières va, par la suite, innerver toute la création aphoristique allemande de Novalis, Jean Paul ou encore Schelgel. Mêmes des aphoristes du début du 20ème siècle comme Karl Kraus doivent beaucoup à cette notion absente de la langue française.

Le witz a aujourd’hui pour signification, un « bon mot » ou un « trait d’esprit », et il se rapproche, en ce sens, de l’aphorisme. La grande vertu de Poétique et politique du mot d’esprit chez Henrich Heine est de rappeler les origines de ce concept et de définir son acception proprement politique dans l’usage qu’en fait Henrich Heine au sein de ses œuvres.

Poétique et politique du mot d’esprit chez Henrich Heine, Andreas B. Kilcher, Éditions de l’éclat, 112 p., 7 euros

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