Poétique de l’être humain

« Tandis qu’aux invisibles il faudrait un œil qui les regarde depuis sa clôture et les aime en dedans. »

Cet aphorisme poétique se veut une mesure obscure et délicate dans la partition lumineuse des Prolégomènes à toute poésie de Stéphane Crémer. Qu’y-a-t-il avant la poésie ? Quels sont les axiomes qui régissent son écriture ? Ce sont ces questions auquel ce long poème musical composé d’aphorismes semblent vouloir répondre.

« Le présent étant infini, le temps ne s’y voit pas passer ; mais nous aurons tout vécu et ce futur nous est donné puisqu’il est acquis que nous y sommes infiniment engagés. »

Ces Prolégomènes interviennent comme la tentative fragile de saisir l’acte poétique en lui-même et donnent à appréhender en creux une définition de la création artistique. Cette introduction à la poésie proposée par l’écrivain se fait expérience métaphysique voire chamanique de l’écriture. Rien n’est dit, tout se susurre et l’ellipse propre à l’aphorisme sert cet esthétique oraculaire.

« Profiter de n’être rien pour dire tout en plein silence. »

Ce livre sonore est d’une magnifique facture : du langage ciselé à la composition rigoureuse. Le poète y est un Robinson dont l’île est la langue et les pierres les mots. S’y bâtit une ode à la création, à l’inutilité et à la vitalité de l’acte poétique, en particulier dans les apartés qui ponctuent le poème.

« D’un désert qui leste les mots de ses soleils de plomb, nourrisse les phrases de ses sables mouvants, garder l’espoir : contre le règne du seul métronome d’en haut d’où battent mécaniquement le jour et la nuit et leur mesure qui s’en suit de morts à la queue leu leu, soudaines ou lentes mais toujours prévues puis consacrées, inaugurées au rebours de leurs processions… Quelle farce ! »

Au bout de cet épopée du verbe poétique, les dernières paroles du poème qui émeuvent aux larmes par leur sincérité et leur simplicité. Stéphane Crémer semble y exprimer ce que l’on serait tenté de désigner comme un art poétique : continuer humblement à forger cette matière-mot éternelle pour y dessiner sa langue d’aujourd’hui, sans cesse mouvante.

« Humble, dure, recluse attentive, soigneuse, chaque pierre gonfle le fleuve – ainsi chaque mot l’embouchure du silence. »

Se détache de cette quête poétique, une quête plus universelle encore : celle de l’homme et des chemins qu’ils empruntent pour la mener à bien. Comme devise à ce cheminement métaphysique partagé par tout être humain, murmure la voix du poète :

« Ignorer où on va mais choisir d’y aller. »

Prolégomènes à toute poésie, Stéphane Cremer, Éditions Isabelle Sauvage, 12,50 euros

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