L’« artphorisme » comme arme?

« Tout a déjà été dit, on ne le dira jamais assez. »

Cet aphorisme humoristique, le premier de ce livre d’artistes publié chez Semiose Éditions, se présente sous la forme d’une sorte de tautologie absurde et annonce d’emblée cette œuvre grinçante et délirante que le lecteur va rencontrer à chaque page. Pastichant la célèbre pensée de La Bruyère (« Tout est dit et l’on vient trop tard… »), cette sentence drôle, d’apparence légère, court-circuite dès le début notre lecture en ce sens qu’elle désintègre par avance le contenu de ce livre sans même nous l’avoir exposé. En effet, si tout a déjà été dit, pourquoi continuer à écrire ? Pourquoi même publier ce nouveau livre ? Qu’y a-t-il à dire de plus ?

« Une seule poignée de confettis peut améliorer grandement n’importe quelles cérémonies ou commémorations. »

A l’image de ce premier aphorisme qui, sous des dehors caustiques, se révèle plus riche qu’il n’en a l’air, l’œuvre de Taroop & Glabel est complexe, foisonnante et malicieuse. Ce collectif d’artistes, dont le nom même semble ironique, utilise la forme sentencieuse comme support d’une critique politique, sociale et religieuse ultra radicale et acerbe. Anticléricaux, anticapitalistes, dénonçant une certaine forme de globalisation de la bêtise, les artistes de Taroop & Glabel usent du style lapidaire pour réveiller les consciences noyées dans la torpeur d’un monde qui marche sur la tête. Chaque œuvre est une gifle, un soufflet salutaire, qui ne propose rien si ce n’est de réfléchir à ce que sont devenues nos idoles au 21ème siècle.

« La démocratie permet au peuple d’avoir les dirigeants qu’il mérite. »

« Le sacré est l’intimidation qui empêche le fou rire. »

Ne se prenant jamais au sérieux, le collectif propose de déclamer ses aphorismes à l’aide d’un mégaphone construit à partir d’un produit d’entretien pour les toilettes et ponctue ses maximes par l’action d’une pédale sonore dont le ressort est agrémenté d’un guignol. Taroop & Glabel propose ainsi une œuvre carnavalesque, au sens de Mikhaïl Bakhtine, dont le but est de renverser les valeurs et les hiérarchies traditionnellement établies.

« Le Grand Meaulnes. Le Français Moyen. Le Petit Prince. »

« Après Auschwitz et Hiroshima tout sera à peu près pareil qu’avant. »

Outre son travail aphoristique mordant, cynique, toujours grinçant, ce collectif réalise également des œuvres sulfureuses en exposant, par exemple, les couvertures des livres qualifiés d’hérétiques par l’Église et qui ont valu le bûcher à leurs auteurs. S’interrogeant tout d’abord sur ces couvertures surplombées par un immense panneau Vatican, le spectateur n’en est que plus surpris voire horrifié lorsqu’il comprend leurs significations conjointes. Cette œuvre provoque, interroge, met mal à l’aise : en bref, elle a toutes les vertus salvatrice d’un art qui suscite l’étonnement. En dernier lieu, saluons le travail de l’éditeur qui fait de ce livre d’artistes un véritable plaisir de lecture. Alternant aphorismes, photos d’expositions, dessins et séquences hilarantes comme « Les belles images de T&G », cet ouvrage rend un très bel hommage au talent incisif et corrosif de ce collectif d’artistes de l’aphorisme dont on attend avec impatience la prochaine exposition.

« Lire son horoscope est aussi une victoire sur l’analphabétisme. »

Vous en chierez jusqu’à la fin des temps,Taroop & Glabel, Semiose Editions,30 euros

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