Le fragment selon Pascal Quignard

« Il faudrait dire logoclaste pour noter l’écrivain qui brise la voix qu’il a déjà amuïe en écrivant sous le coup de la préméditation préalable d’un livre. »

Dans un essai libre et baroque à souhait, Pascal Quignard interroge le fragment, cette forme brisée qui a provoqué, au cours de l’histoire littéraire, autant de fascination que de répulsion. Prenant pour point de départ la réception mitigée des Caractères de La Bruyère par ses contemporains, l’écrivain esquisse les difficultés d’appréhension rencontrées par le lecteur lorsqu’il se retrouve face à une œuvre fragmentaire et revendiquée comme telle.

« Il fut le premier classique sans doute, aussi bien, à prôner l’originalité, à vanter l’irrégularité, à être touché d’un goût de différenciation allant jusqu’au système et à la miniature sans cesse contrastante. »

Comment comprendre et apprécier l’infinitude d’une œuvre ? Excepté Ménage qui reconnaît à La Bruyère « une nouvelle manière d’écrire », Racine, Boileau ou encore Thomas Corneille peinent à reconnaître le génie du courtisan, allant jusqu’à arguer que son livre « ne peut être appelé livre que parce qu’il y a une couverture, et qu’il est relié comme les autres. » C’est que le fragment dérange, bouscule les habitudes de lecture établies et a toujours fait l’objet de critiques telle que la paresse, la facilité, voire même l’escroquerie intellectuelle.

« Les idées communes concernant le fragment, mille bouches les portent : ses étincelants, sonores, automates, appauvrissants petits chocs binaires ou conjugaux ; le clinquant de cette « dialectique » ; dénué de centre c’est-à-dire errant ; individuel c’est-à-dire pluriel ; carence d’unification c’est-à-dire absence d’œuvre ; non-totalité, non sens, non système… »

Pascal Quignard définit l’ambivalence du fragment comme « une double difficulté » : « son insistance sature l’attention, sa multiplication édulcore l’effet que sa brièveté prépare. ». L’écrivain souligne également les raisons probables de son avènement moderne telles que la perte du caractère immuable et éternel de la vérité, la rupture avec les traditions religieuses ou encore artistiques et la découverte de l’héliocentrisme qui décentre notre perception.

« Symbole insistant dans le deuil natif où tout baigne. »

Toutefois – et là se situe tout l’intérêt de cet essai – Quignard est loin d’opposer, de manière traditionnelle, le discours continu au discours discontinu et donc fragmentaire. Il montre qu’une perpétuelle tension anime les deux types de discours et qu’à bien des égards, le fragment « trahit plus de circularité, d’autonomie et d’unité que le discours suivi » qui peut être souvent accusé de lourdeur et d’artifice dans ses transitions.

« Ils rêvent d’un petit cercle de métal ou de voix valant à jamais et pour tous. »

Comparables aux « flaques d’eau » dans lesquelles se reflètent « tout le ciel, les nuages qui se sont déchirés et qui passent, le soleil qui luit de nouveau », les fragments sont souvent porteurs d’un dualisme qui tend à se réconcilier ou à se révéler dans une éclair d’esprit éblouissant. Au détour d’une digression très éclairante sur l’espace qui sépare les fragments, Quignard convoque les maîtres du bref pour tenter d’en saisir les enjeux.

Le « blanc », « sorte de matière incertaine, soit le jour, soit l’espace, soit l’air, soit le silence, soit une substance plus énigmatique et neutre, à l’exemple de la matière incertaine et inqualifiable de l’aube, dont l’indétermination ne saurait être maîtrisée par la pensée, parce que cet âge naissant de la lumière ni ne disjoint ni ne réunit. »

Loin d’être un ouvrage universitaire qui se veut une somme sur le sujet, Quignard compose une sorte de fantaisie légère et érudite sur le fragment. D’un portrait de La Bruyère particulièrement réussi et émouvant, en passant par le corps pour revenir sur la stylistique, l’écrivain s’octroie, pour notre plus grand plaisir, la folle liberté d’errer dans les méandres de l’écriture fragmentaire. Et dans les interstices de ces fragments composés à la gloire du fragment, se lit un art poétique propre à l’un des écrivains français les plus originaux de sa génération.

« Je souligne la fascination extrême et presque automate que l’apparence fragmentaire exerce sur moi. Je ne masque pas la répugnance que j’éprouve à l’endroit de mon désir. »

Une gêne technique à l’égard des fragments, Pascal Quignard, Fata Morgana, 71 p., 13 euros

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