L’esprit des boulevardiers

« L’homme n’aime que lui et encore ne s’aime-t-il guère. » Alphonse Karr

La plus haute concentration de traits d’esprit au mètre carré s’est longtemps étendue sur seulement quelques kilomètres de bitume parisien, autour des Grands Boulevards arpentés avec humour et humeur par les bien-nommés boulevardiers.

« On ne fait jamais appel à votre titre d’ami que pour vous demander des corvées. » Georges Feydeau

Attablés au café, discutant entre amis, ils avaient pour habitude de cultiver un goût particulier pour l’aphorisme, goût qui les conduisait à récompenser les meilleures saillies intellectuelles par des rires aux éclats. Il régnait, à cet époque, un esprit goguenard et sarcastique qui se manifestait par l’éloquence et la maîtrise de l’art oratoire en société. Mais comment et peut-on définir cet esprit à la lecture du recueil Les Pensées des boulevardiers publié par Le Cherche Midi Éditeur en 1994 ?

« Les enfants sont les poupées des vieilles gens. » Aurélien Scholl

Cet ouvrage nous propose d’appréhender leur mode de penser à travers les aphorismes de quatre de ses plus grands représentants : Alphonse Karr, Aurélien Scholl, Georges Feydeau et enfin Cami. Ces écrivains, pour certains quelque peu oubliés, ont passé leur vie à mettre leur intelligence au service de la morsure ironique et de la raillerie, révélatrices toutes deux de vérités tues par le socialement correct. Bien que différents par leurs styles, absurde et loufoque pour Cami, classique et piquant chez Feydeau, féroce et moqueur pour Karr, ils partagent tous certains goûts communs, assez caractéristiques de l’esprit de boulevard.

« Défiez-vous des mots sonores : rien n’est plus sonore que ce qui est creux. » Alphonse Karr

Tout d’abord, leurs meilleures saillies sont presque toutes dirigées contre les femmes, et ces aphorismes frôlant parfois la misogynie semblent constituer, pour les boulevardiers, un exercice de style à part entière. Quand Karr s’en prend à la versatilité et à l’intelligence même des femmes, Feydeau, s’emploie, quant lui, à démonter les mécaniques de couple et en particulier le rôle des femmes dans les cocufiages et autres péripéties omniprésentes dans les vaudevilles écrits par l’homme de théâtre.

« Les femmes devinent tout, elles ne se trompent que quand elles réfléchissent. » Alphonse Karr

« Les femmes sont ce que les maris les font. » Georges Feydeau

Un autre aspect est celui de la critique des excès commis au nom de la politique et l’expression d’une méfiance, voire d’une défiance vis-à-vis des politiciens de l’époque. Si les critiques formulées sont plus l’occasion de faire briller un certain esprit que de remettre en cause en profondeur un système ou un fonctionnement, il n’en reste pas moins que ces dernières constituent de véritables et corrosives charges contre le pouvoir en place. Cependant, plane toujours chez les boulevardiers, cette désinvolture qui empêche une prise au sérieux véritable d’un quelconque sujet. S’ils pointent les défaillances des politiciens, c’est plus par volonté de faire rire que par envie d’attiser des quelconques velléités révolutionnaires : n’est pas Chamfort qui veut !

« Souvent une évolution est une révolution sans en avoir l’R. » Cami

« En France un homme se croit politique quand il a attrapé un certain bagout parlementaire. » Aurélien Scholl

D’autre part, des maximes morales de facture plus classique se glissent également chez nos quatre boulevardiers qui contre les ridicules et les excès du temps, se drapent tous d’une sorte de bon sens simple en apparence mais dont la portée critique est diablement efficace. C’est particulièrement le cas chez Karr ou Scholl qui abondent en comparaisons d’ordre gastronomique qui se veulent faussement naïves mais qui pourtant dénoncent avec virulence certains travers.

« Aujourd’hui on fait des chefs d’œuvre – comme les cabaretiers font de la soupe le dimanche : on ajoute toujours de l’eau au bouillon primitif. » Alphonse Karr

« Dessert : une pêche si on est seul, un péché si on est deux. » Aurélien Scholl

C’est par le raisonnement par l’absurde que Cami dénonce les folies de son temps avec pour stratégie stylistique celle d’accentuer les vices et les grossir pour les mettre mieux et plus à nu.

« Étant donné que le temps n’est pas pour moi de l’argent et que l’argent ne fait pas le bonheur, j’ai tout à gagner en perdant mon temps. » Cami

Une dernière caractéristique de cet esprit de boulevard serait à trouver dans l’expression d’un grand sens de l’à-propos à la fin d’un échange ou d’une discussion. Friands de persiflages et ragots en tous genres, les boulevardiers s’illustrent dans des phrases assassines mettant en pièce le vice d’un adversaire, voire l’adversaire tout entier. Cet goût de l’à-propos, lié à l’éloquence et à la vivacité de l’esprit, est un trait partagé par l’ensemble de nos quatre boulevardiers.

« Mon cher Maître, m’avez-vous vu dans la pièce des Variétés ? lui demanda un comédien. -Mais certainement, cher ami, certainement. Et même je vous en demande bien pardon. » Georges Feydeau

« Enfin j’ai un ami. – Je vous en félicite, et lui, en a-t-il un ? » Alphonse Karr

Cet esprit de boulevard, relevant de la raillerie, de la cruauté ou encore de la mauvaise foi, existe donc bel et bien et s’est déployé à travers le génie de personnalités bien diverses. L’actualité de certains de leurs traits est encore profondément frappante et espérons que bientôt une réimpression de leurs aphorismes sera envisagée par une maison d’édition. Mais, pour revenir à l’esprit de nos écrivains, terminons cet article, comme les boulevardiers l’auraient souhaité, sur une saillie drôle et féroce à la fois :

« Un homme d’esprit ne se pardonne jamais l’approbation d’un sot. » Aurélien Scholl

Les Pensées des boulevardiers, Le Cherche Midi Éditeur, 72 francs

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