Gauguin : un cahier pour autoportrait

« Il n’y a rien qui ressemble tant à une croûte qu’un chef d’œuvre et vice-versa».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le peintre Paul Gauguin a rédigé, à partir de décembre 1892, un bref carnet d’aphorismes qui relève du legs testamentaire. Il a composé, comme il l’indique lui-même, « des notes éparses, sans suite comme les rêves, comme la vie toute faite de morceaux»  à l’attention de sa fille Aline qu’il aimait énormément.

« Mes pensées lui seront-elles utiles ? Qu’importe. Je sais qu’elle aime son père, qu’elle le respecte. Je lui donne un souvenir. »

Dans ce cahier surprenant, Gauguin alterne entre citations d’auteurs comme Edgar Allan Poe ou Richard Wagner et des positions bien trempées concernant l’art ou encore la politique.

Il se risque même parfois moraliste et partage avec sa fille des anecdotes sur d’autres peintres ou critiques comme cette attaque virulente contre Émile Bernard: « J’ai rencontré durant mon existence bien des merdeux. Mais pas un comme le petit Bernard : partout où vous allez, vous êtes sur de mettre votre pied dans une de ses ordures. Il chie dans tous les coins. »

Se dégage de la lecture de ses aphorismes, un caractère bourru, entier, toujours tourné vers le monde et autrui. À propos de la peine capitale, il écrit : « Le magistrat qui condamne un homme à la peine de mort use du droit du plus fort. Le bourreau est un assassin ni plus ni moins, attendu qu’il tue pour gagner son pain.[…] »

Pour les féru(e)s d’art, le passage le plus important est intitulé « Genèse d’un tableau » dans lequel Gauguin décrit sa technique de composition du tableau Manao Tupapau qui illustre cet article et que je vous invite à lire. Simplicité et sincérité dictent la conduite artistique de ce grand peintre dans ce petit livre.

Gauguin établit, dans un aphorisme, cette distinction : « Donner est chose facile, savoir donner très difficile. » et lorsque j’ai refermé ce cahier, en pensant à sa fille décédée avant d’avoir pu lire ces lignes, je me suis dit qu’elle aurait aimé ces quelques phrases qu’il avait su lui donner avec tendresse.

Cahier pour Aline, Paul Gauguin, Éditions du sonneur, 55 p., 5 euros

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