Apocalypse Now

« Un grand oiseau picore la fumée jaillie des longs tubes de métal dans une campagne toute neuve, habitée exclusivement de friches d’immeuble morts. Les vitres effondrées babillent de sanglots de suie, la pluie sale pisse sur les façades. »

Quelle sublime et désespérante image que cet oiseau condamné à picorer de la fumée dans un monde dévasté ! Cette vision si saisissante que l’on croirait tout droit sortie d’un film de science-fiction cauchemardesque est emblématique de ce livre à la poésie glauque et sonore.

« Ici, les eaux s’écroulent d’une voûte vide de divinités qu’on puisse invoquer, ou supplier, ou maudire. Là, ces dieux survivent encore dans des caboches – pures poches de pus. »

Dans les Aphorismes du pire, le poète Jean-Paul Auxeméry donne forme et vie à un paysage désolé où l’économie de marché s’est écroulée, où les êtres humains peinent à respirer, et où les mots ne font désormais plus sens. Ecrit en l’an 2000 et publié par la maison d’édition belge Le taillis pré, cet ouvrage à la force sensuelle et tellurique offre la vision désespérée d’une humanité composée de nécessiteux qui errent sur une planète poubelle, devenue infertile.

« Un arbre, là, pense que ses feuilles poussent, lui. Il y a toutefois à ses pieds une flaque ironique disant, avec un reflet de ciel barbouillé, qu’il n’en est rien. »

En dehors des qualités évidentes de sa langue macabre et raffinée, le tour de force d’Auxeméry est de donner à l’aphorisme une grande force narrative et un pouvoir d’évocation contre-utopique. A rebours de la tradition morale et philosophique, le poète tord cette forme de sagesse lacunaire afin de la transformer en instrument privilégié d’une contemplation hallucinée et infernale.

« Ici vous ne respirerez jamais qu’entre amertume et révulsion, avec une échappée parfois, vers des gouffres aimables. »

Tableaux d’un Jérome Bosch contemporain devenu fou, ces aphorismes sonnent un avertissement parfois non dénué d’humour sur l’état de la planète et les devenirs possibles d’un potentiel effondrement. Au cours des siècles, les poètes ont souvent fait office de prophètes des temps nouveaux ; écoutons dès lors s’élever la voix sublime de l’oracle :

« Un vent qui porte, et ne sait que porter, – mais quoi ? – mime un vent qui pourrait, mais ne peut plus ; un vent mime un vent, dans les bras rouges du prunus.

Ce prunus est cette créature de sang qui s’effraie ; sa sève boit cet effluve.

Un vent mime un vent mime un vent. »

Les aphorismes du pire, Auxeméry, Le Taillis pré, 58 p., 8 euros

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