Karl Kraus, ce faiseur d’aphorismes ?

«On ne peut pas se fier à un snob. L’œuvre dont il fait l’éloge peut être tout à fait bonne. »

C’est avec ce ton drôle, désinvolte et mordant que Karl Kraus, écrivain autrichien né à la fin du 19ème siècle, composa la majorité de ses aphorismes. En proposant une sélection de ses maximes, les éditions Sillage rendent accessible le talent d’un homme qui a consacré, une grande partie de son œuvre et de sa vie, à l’écriture du trait d’esprit.

« La vérité est un domestique maladroit qui casse les assiettes en faisant la vaisselle. »

Classé de manière thématique, abordant des sujets aussi divers que l’art, les femmes et Berlin ou Vienne, cet ouvrage donne à voir les multiples facettes du style de Karl Kraus. Tantôt provocateur, tantôt cynique, parfois poétique, souvent truculent, les adjectifs manquent face à la diversité de tons employés par l’écrivain au service de ses idées.

« La diplomatie est un jeu d’échecs où ce sont les peuples qui sont mat. »

Admirateur de Lichtenberg, Kraus peine, toutefois, à se hisser à la hauteur de son maître. Si la sélection composée par Maël Renouard permet une rencontre intéressante entre le lecteur et l’univers krausien, je dois concéder, à titre personnel, une relative indifférence face aux aphorismes de l’écrivain autrichien.

« Lichtenberg creuse plus profondément que quiconque et ne revient jamais à la surface. Sa parole est souterraine. Seul quelqu’un qui a lui-même creusé profondément peut l’entendre. »

Il me manque, et cela est personnel, une certaine résistance dans l’écriture de Kraus. Un aphorisme m’intéresse d’autant plus qu’il me résiste, que ces significations sont équivoques, qu’il brouille les pistes ; chez Kraus, l’aphorisme se donne en tant que tel, pour ainsi dire innocemment et cette innocence enlève à mes yeux une grande partie de son intérêt.

« L’art est ce qui devient monde, non ce qui est monde. »

Dans les Aphorismes de Kraus, rien de noueux : même l’écriture du paradoxe semble aller de soi. Si Lichtenberg a effectivement ce talent de creuser en nous, Kraus reste à la surface et trop parfaits, trop lisses, ses aphorismes parviennent à nous toucher l’esprit, mais non le cœur. De plus, les thèmes qui nourrissent son écriture et les angles sous lesquels ils sont traités sont parfois tellement attendus que l’on se surprend à penser que l’art de Kraus a quelque chose d’automatique qui l’apparente à un faiseur professionnel d’aphorismes.

« Le plaisir érotique est une course d’obstacles. »

Toutefois, malgré ces réserves toutes personnelles que j’ai tentées d’exposer, il ne faut pas hésiter à se procurer ce livre et se faire son avis sur cet artisan de l’aphorisme qu’est Karl Kraus. Si ses aphorismes peinent à m’exalter, au moins ont-ils cette vertu de faire réagir avec force, de provoquer le débat et cette vertu est, sans nul doute, l’apanage des grands écrivains.

« Les jeunes gens ne parlent tant de la vie que parce qu’ils ne la connaissent pas. Sinon elle mettrait leurs discours en pièces. »

Aphorismes, Karl Kraus, Éditions Sillage, 80 p., 7,50 euros

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