Un recueil d’atmosphère

« Être de la buée sur une vitre, une goutte d’eau qui s’étire à la barre de la rambarde d’une fenêtre. »

L’éphémère fragilité de la vie et du monde, voilà ce qui semble traverser et travailler tout le recueil de fragments Il y a toujours un chien qui court sur une plage de Jean-François Dubois, publié aux éditions L’escarbille. Extraites de ses Carnets, ses notations – et c’est là leur force – parviennent à plonger le lecteur dans une atmosphère floue, vaporeuse, où la sérénité côtoie l’inquiétude sur une tonalité mineure. Au fur et à mesure que s’égrènent ces fragments, ce livre nous installe dans une ambiance ouatée, où toute parole de l’auteur ne semble être qu’un écho du lointain.

« Aller jusqu’à l’autre bout de la terre pour retrouver le papillon dont le frémissement d’une aile a provoqué le séisme. »

Nimbé de charmes et de mystères, cet opus très court est à n’en pas douter l’œuvre d’un contemplatif désabusé qui hait la vie autant qu’il l’aime. Se définissant lui-même comme un « pessimiste béat », Dubois semble vouloir nous livrer une image douce-amère de l’humanité. Si certains fragments sont âpres, cernés par l’omniprésence de la mort, d’autres se font plus légers, en particulier dans les nombreuses descriptions de couples qui recèlent une forme d’espoir. Fantasmés ou réels, ces souvenirs nous entraînent dans le monde intérieur, vaste et silencieux, d’un homme qui semble être à un seuil de sa vie.

« Une jeune femme toute nue était accoudée au balcon. De l’intérieur, une vieille femme de la campagne en bas et vêtements noirs, appuyée sur une canne, la regardait à travers le panneau vitré. »

Dans ce recueil, Jean-François Dubois paraît composer ses fragments de manière quasi picturale et selon une technique proche de l’impressionnisme. En effet, ses descriptions de paysages ruraux, ses marines, ses portraits de villageois portent tous une attention aiguë aux couleurs et aux jeux de lumière. La solitude aussi et le zoom sur une scène précise, sur un personnage à un moment donné renforcent cette impression d’une écriture qui flirte sensuellement avec la peinture et même la photographie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’une des épigraphes du livre est signée Raymond Depardon, auquel on pense souvent au cours de cette lecture.

« La vibration de tâches de couleur dans l’air surchauffé : comme si ce bouquet de fleurs blanches dans un buisson tout en bas du pré lançait des éclairs, scintillait au soleil. »

Avec le très beau Salut à ceux qui vivent ! de Jacques Poulain auquel nous avions déjà consacré un article, la maison d’édition L’escarbille poursuit son travail d’orfèvre en publiant ces extraits de carnets de Jean-François Dubois. Le lecteur séduit ne peut que se laisser flotter dans cet univers si particulier où derrière la faux de la mort, se cache le visage radieux de la vie. Car bien plus qu’à un recueil de pensées traditionnel, c’est à un livre d’atmosphère dans lequel nous sommes invités à pénétrer, pour notre plus grand et rêveur plaisir.

« Tout cela ne saurait intéresser – pour ne pas parler d’attendrir – personne. Individualisme petit bourgeois et autocomplaisance. Trop particulier et anodin, trop dérisoire au regard du mal qui étouffe le monde. Et pourtant on continue, en se persuadant que les misères personnelles constituent une image infime, infiniment démultipliée, du marasme, du désastre général. Et puis, il y a les trouées de lumière, les clairières, les choses éblouissantes. »

Jean-François Dubois, Il y a toujours un chien qui court sur une plage, L’escarbille, 13 euros

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