Interloquant!

« Tous les soirs d’hiver, il rentre les nains de jardin dans la maison. »

Insaisissables et interloquants, tels sont les deux adjectifs qui viennent immédiatement à l’esprit après avoir refermé le bref recueil Sans me soucier de descendre du singe signé Georges Elliautou. Certains livres, comme celui ci sous-titré humblement et malicieusement Vétilles, nous glissent des mains, du jugement et nous laissent parfois comme pantois, abasourdis par ce que l’on ne parvient pas à décrire à l’aide de notre raison.

« D’une grande modestie, il monte au ciel par l’escalier de service. »

Échappant à toutes catégories préétablies, ce livre surgit, anarchique, sans véritable précédent littéraire et semble constituer un défi pour l’élaboration d’une opinion critique. Plutôt que d’émettre un avis peu argumenté sur cet objet littéraire indéfinissable, je me bornerai à tenter d’indiquer, selon moi, quelques pistes d’entrée à cette lecture dont il faut préserver l’incroyable étrangeté.

« La pluie glacée tomba toute la nuit sur le SDF heureusement ivre mort. »

La première entrée possible dans ce texte nous est sûrement fournie par l’identité de la maison d’édition qui a publié cette œuvre. Les Cactus inébranlables éditions, et en particulier sa collection consacrée aux formes brèves Les p’tits cactus, ont à cœur – et cela se voit!- de construire un fonds d’aphorismes contemporains très cohérent, inspiré par une sorte de post-surréalisme belge.

« La veuve pria le jeune et sémillant abbé de monter chez elle voir ses estampes japonaises. »

Privilégiant l’art du calembour, les jeux de mots, les styles à la fois gaulois et absurdes, le texte d’Elliautou semble prendre naturellement sa place dans ce catalogue qui creuse, avec sincérité et exigence, ce sillon anarchique qu’il s’ingénie à tracer. Nous avions déjà pu mettre en relief ce choix éditorial audacieux dans notre article consacré aux Pensées nyctalopes de Jean-Loup Nollomont.

« L’Évangile ne dit pas combien chaussait Jésus. »

La deuxième porte ouverte sur ce texte serait peut-être les regroupement thématiques d’aphorismes qui s’intitulent Bondieuseries, Militaire ou encore Conjugal. Dans ces ensembles, l’auteur pratique aussi bien la blague, le jeu de mot ou encore le trait surréaliste si bien que le lecteur ne sait jamais par quel angle aborder la continuité d’une section.

« Nous montâmes sur le lit bateau et traversâmes une nuit fort agitée par notre fougue amoureuse. »

Enfin, la troisième piste que j’indiquerai se situe dans une écriture novatrice défiant, voire se jouant des codes traditionnels de l’aphorisme. En effet, comment aborder une phrase assez simple telle que « Le jour même de sa mort, il planta un pommier. » ? Isolée, cette citation absurde paraît anodine, voire dépourvue de sens, alors que dans la section qui la constitue consacrée au Trépas, elle fait étrangement sens, elle fait écho, pour ainsi dire. Je me garderai bien de répondre à cette question mais la fait que l’écriture d’Elliautou me la pose m’intéresse au plus haut point.

« Joignons nos pleurs à celles et ceux qui pèlent des oignons. »

En somme, ce livre a pour grande vertu d’avoir totalement échappé à un raisonnement fondé sur l’histoire du genre aphoristique et propose, qu’on l’apprécie ou non, une œuvre étrange par tous ses aspects. Certains aphorismes nous plongent dans une rêverie surréaliste, d’autres nous font rire, certains sont gras, gros et vulgaires, d’autres poétiques, et tout cela alterne sans cesse pour laisser le lecteur désemparé face à ce qu’il vient de lire. Comment, dans ce cas, émettre un avis critique fondé sur un recueil si hétéroclite ?

« Un malheur n’arrivant jamais seul, elle rajouta un couvert. »

Je préfère donc, pour être vraiment honnête dans mon approche de ce livre, m’arrêter et conclure sur cette sensation d’abasourdissement et de flou dans lequel il m’a plongé. Peut-être ce sera-t-elle dissipée dans quelques heures pour laisser place à un jugement plus établi mais en attendant, il me paraissait plus juste de décrire ce sentiment que parfois nous procurent certains livres : une aphonie critique !

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enterrements. »

Sans me soucier de descendre du singe, Georges Elliautou, Cactus inébranlable éditions, 7 euros

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