Un art poétique signé Houellebecq

« La première démarche poétique consiste à remonter à l’origine. A savoir : la souffrance. »

Souffrir serait donc, selon Michel Houellebecq, la condition sine qua non à toute création poétique. En effet, dans son court texte Rester vivant paru aux Éditions de la Différence en 1991 et réédité chez Librio avec un ensemble d’autres textes, l’auteur propose avec malice une méthode en quatre étapes afin de composer une poésie véritablement authentique.

« Il ne vous sera pas possible de transformer la souffrance en but. La souffrance est, et ne saurait par conséquent devenir un but. »

Tout d’abord, la souffrance est, selon lui, non seulement nécessaire au processus de création, mais encore faut-il en explorer toutes les dimensions. Houellebecq distingue pour cela deux catégories « le brutal » et « l’insidieux » qu’il est de bon ton de parcourir avec délectation. Une fois ce chemin de douleur achevé, en passant par la haine de soi et le mépris des autres, le ressentiment que nous en formerons à l’égard de la vie nous permettra de commencer à écrire.

« Développez en vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à toute création artistique véritable. »

Deuxième étape de cette méthode : il nous faut maintenant choisir une structure définie dans laquelle épancher notre souffrance. Comme le souligne l’auteur, il n’est nul besoin d’inventer une forme pour dire notre mal-être, il suffit de parvenir à exprimer sa souffrance dans un écrin choisi avec soin et de pouvoir enfin articuler ces « cris inarticulés » de douleur.

« Croyez à la structure. Croyez aux métriques anciennes, également. La versification est un puissant outil de libération de la vie intérieure. »

Passons désormais à l’étape la plus rude : rester vivant. En effet, Houellebecq prend soin de le souligner avec une ironie à peine contenue : « Un poète mort n’écrit plus. ». Il s’agit maintenant de mettre en pratique sur le long terme l’exercice poétique de la souffrance au sein d’une structure définie. Pour cela, il sera inévitable de passer par les écueils de la « page blanche », de la marginalité et de la publication, même dans des revues de second ordre, précise l’écrivain.

« Les mécanismes de solidarité sociale (allocation chômage, etc.) devront être utilisés à plein, ainsi que le soutien d’amis plus aisés. Ne développez pas de culpabilité excessive à cet égard. Le poète est un parasite sacré. »

Enfin, dernière étape, il incombe au poète de parvenir à exprimer l’émotion par un travail permanent sur la névrose et l’obsession. Cette élaboration poétique est assortie des ultimes et comiques conseils de l’auteur : éviter le piège du militantisme, fonder votre propre morale et approchez vous le plus possible de la vérité pour livrer la poésie la plus authentique qui soit.

« Ne recherchez pas la connaissance pour elle-même. Tout ce qui ne procède pas directement de l’émotion est, en poésie, de valeur nulle. »

Alternant sans cesse entre l’art poétique le plus sérieux et la parodie de ce dernier, Rester vivant est un véritable délice de lecture. Oscillant entre humour noir et lyrisme idéalisant, ce texte constitue une véritable porte d’entrée dans l’univers de Michel Houellebecq. De plus, les textes accompagnant cette « méthode » sont d’un très grand intérêt pour appréhender la vision désenchantée du monde de cet écrivain si polémique.

« Croyez à l’identité entre le Vrai, le Beau et le Bien. »

En complément de cette très bonne lecture, une moins bonne exposition intitulée Rester vivant est organisée au Palais de Tokyo jusqu’au 11 septembre à Paris où sont exposées les photographies de l’écrivain. Notre préférence va largement au recueil de textes qui une fois lu, éclaire, tout de même, l’exposition d’un jour nouveau bien que le propos de cette dernière soit assez pauvre.

« La société où vous vivez a pour but de vous détruire. Vous en avez autant à son service. L’arme qu’elle emploiera est l’indifférence. Vous ne pouvez pas vous permettre d’adopter la même attitude. Passez à l’attaque ! »

Rester vivant apparaît au lecteur comme les conseils cyniques et un brin désespérés que pourraient prodiguer l’écrivain confirmé Michel Houellebecq à un jeune poète. Faisant fi des diktats du bonheur et du sacro-saint équilibre intérieur, l’auteur prône un art poétique axé sur la souffrance et l’expression de soi dans une société où l’idéal n’a désormais plus sa place.

« N’ayez pas peur du bonheur ; il n’existe pas. »

Rester vivant, Michel Houellebecq, Librio, 112 p., 3 euros

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