Le diplomate et l’aphorisme

« Je me suis cherché moi-même. »

Telle est la première phrase que l’on peut lire, à l’ouverture de la bande dessinée Quai d’Orsay, qui n’est autre qu’un aphorisme d’Héraclite. C’est dire l’importance du rôle que va jouer cette forme littéraire dans les Chroniques diplomatiques signées Lanzac et Blain.

Dès le début de sa rencontre avec Arthur Vlaminck, son futur préposé aux langages, Alexandre Taillard de Vorms, le ministre, lui tend les Pensées de Mao et cite :

« Un petit nombre d’hommes très déterminés peut changer le cours des choses. »

S’ensuit alors un long discours sur l’équilibre du monde qui corrobore cette citation de manière plus ou moins convaincante. Tout au long de la bande dessinée, Arthur Vlaminck, qui écrit les discours du ministre, devra intégrer des aphorismes au gré de la fantaisie et des amitiés de ce dernier, comme ceux du poète Hector Marlier :

« La paix est l’appel du pèlerin à la bergère. »

« Point de mort pour qui puise aux sources de la nuit. »

Ces citations abstruses, qui n’ont aucun rapport avec le discours à prononcer, forment un ressort comique essentielle de la bande dessinée. Outre la versatilité des opinions du ministre, l’utilisation de l’aphorisme au sens hermétique et son détournement construisent réellement Quai d’Orsay, en particulier le premier tome.

Par exemple, lorsqu’il est question de la crise des anchois en Europe, le directeur de cabinet Claude Maupas détourne les fragments d’Héraclite, déjà très sibyllins, pour leur donner un sens comique :

« Les porcs se complaisent dans la fange plutôt que dans l’eau pure » et Maupas de détourner Héraclite « L’anchois se complaît dans les eaux espagnoles plutôt que dans les bateaux de pêche français. »

« De tous les hommes c’est la part : se connaître eux-mêmes et bien penser. » dont le détournement est « De tous les anchois, c’est la part, se connaître eux-mêmes et… »

L’aphorisme est donc repris dans un sens comique et naît du décalage du sérieux philosophique avec son application à la crise des anchois.

Au centre du premier tome de Quai d’Orsay, se situent donc les Fragments d’Héraclite qui donnent le titre à chacun des chapitres et nourrissent réellement l’intrigue. Comme l’affirme le ministre, péremptoire, « Tout est là-dedans. » et chaque aphorisme tiré de ce recueil prête à rire tant il n’est pas adapté aux situations décrites dans les Chroniques diplomatiques.

« La foudre gouverne tout. » écrit Héraclite

Taillard de Vorms demande à Arthur de construire une intervention télévisée sur l’état du monde avec de tels aphorismes, ce qui paraît irréaliste. Pour le ministre, Héraclite, c’est du « lourd », il faut donc le contenter en ajoutant des citations du philosophe aux discours de politique internationale.

Dans une moindre mesure, les aphorismes d’Héraclite ponctuent également le film Quai d’Orsay réalisé par Bertrand Tavernier et participent de sa narration.

Dans la bande dessinée ou le film, l’aphorisme est donc autant source de construction que de dérision. Et ce n’est pas l’ultime aphorisme prononcé par Taillard de Vorms, dans le premier tome de la bande dessinée, qui fera exception à cette règle, en matière d’incongruité :

«Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose à soi-même s’accorde avec soi : ajustement de sens contraire, comme l’arc et la lyre. »

Quai d’Orsay, l’Intégrale, Lanzac et Blain, Éditions Dargaud, 29,99 euros

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