Un manuel de provocation(s)

« J’ai peur du régime de la Corée du Nord, du nucléaire iranien, de la politique répressive de Vladimir Poutine, de la brutalité des talibans, des dictatures centre-africaines, de la politique agressive israélienne, mais ce qui m’épouvante au plus haut point, ce sont ces intégristes qui assistent à des messes en latin. »

Des fragments d’empêcheurs-de-tourner-en-rond, des aphorismes polémiques, des inventaires à la Prévert iconoclastes, tels sont les Exercices d’observations proposés par Emmanuel Juste Duits et Didier Barbier dans la Logique de la bête aux Éditions de l’éclat. Ce court manuel de provocation à la pensée s’empare des faits et des notions d’actualité les plus brûlants pour les passer, avec malice, au crible de l’analyse et de l’absurde.

« Sur scène, on jongle avec la causalité ; en coulisses, on replace les chaînes causales dans le sens de ses convictions. »

« Une vie, c’est beau ; vingt milliards de vies, c’est vingt milliards de fois plus beau et vaut bien des métros plus pleins, quelques éoliennes sur le Mont Saint-Michel, une exploitation intensive de la forêt amazonienne. »

De syllogismes loufoques en poèmes aussi engagés que dégagés, les deux auteurs de ce livre mettent en garde contre la paresse intellectuelle de notre époque qui consiste à accepter tous les discours prémâchés que l’on entend sans les interroger au préalable. Très varié dans sa forme comme dans son fonds, ce recueil pique nos certitudes, pousse nos conceptions jusqu’à leurs extrêmes limites dans le but salutaire de nous inciter à penser.

DÉLITS DE PENSÉE

« Les paroles sont des actes.

Certains actes sont des délits.

Donc certaines paroles sont des délits.

Certaines paroles sont des délits.

Les paroles expriment des pensées.

Donc certaines pensées sont des délits. »

Si certains passages sont délibérément provocateurs, d’autres se font plus réflexifs et ont pour dénominateur commun le déraillement d’une logique dominante qu’il nous faudrait accepter comme telle. Le personnage protéiforme et récurent de Henri-Charles de la F. ponctue le livre de passages absurdes et le lecteur exerce avec joie sa pensée dans ce foisonnement d’idées qui tiraille son esprit dans tous les sens.

« En sociologie, l’unité de tension sociale est le « Bourdieu » (Symbole : Bo). Une émeute urbaine correspond environ à 7 000 000 Bo, un crachat à 0,05 Bo. »

« Nous avons la bioéthique ; les sauvages ont les tabous. »

En résulte un délice chaotique de lecture qui secoue toutes nos conceptions établies et nous laisse amusés et interloqués face à cet objet littéraire non identifiable. Après Poétique et politique du Witz chez Heinrich Heine que nous avions déjà présenté dans un précédent article, les Éditions de l’éclat propose avec la Logique de la bête une sorte de sottisier jubilatoire de la pensée contemporaine. Dans un monde où tout serait devenu relatif, ces Exercices d’observation ont pour grande vertu d’interroger frontalement le langage et de nous rappeler par la même la valeur et l’importance du sens des mots.

« Vos propos m’ont choqué ; merci de m’avoir invité à penser. »

La logique de la bête, Duits et Barbier, Éditions de l’éclat, 128 p., 9 euros

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