Variations autour d’une pensée en mouvement

« Morale conservative. Il faut que ce soit le même qui possède ce champ, jouisse de tel bien. Et il faut que ce soit le même qui couche avec la même, et la même avec le même. C’est en quoi la morale est « ennuyeuse », impose la monotonie.»

Dans Moralités, Valéry nous prévient : ne venez pas chercher dans cette œuvre le prêchi-prêcha moral qu’un lecteur distrait pourrait attendre du titre de ce recueil ô combien trompeur. Loin de la sentence hiératique et de ses applications, Valéry s’inscrit plutôt dans cette tradition du 17eme siècle pour laquelle la maxime était un support privilégié pour dresser un portrait de l’homme en général. Dans cet opus, l’auteur s’ingénie donc, à coup de crayons et de ratures, à capter d’arides mais intéressantes variations autour de la pensée en mouvement d’un homme qui tente de se définir.

« Un lapin ne nous effraie point ; mais le brusque départ d’un lapin inattendu peut nous mettre en fuite. Ainsi en est-il de telle idée, qui nous émerveille, nous transporte, pour nous être soudaine, et devient, peu après – ce qu’elle est… N’oubliez pas – l’imprévu ! »

Partant de considérations assez générales pour aboutir à des réflexions d’une grande acuité, l’écriture de Valéry fonctionne tel un microscope qui réglerait sans cesse sa mise au point pour maximiser sa netteté. En effet, possédé par le démon de la définition, l’écrivain avance, exclut et précise sans arrêt les attributs d’une notion complexe. Puis, sa pensée semble se retourner contre lui-même et c’est une nouvelle nuance, une nouvelle correction à apporter. Procédant par addenda et rectificatifs permanents, l’auteur donne à voir une pensée qui cherche obstinément la justesse des mots, doute de sa propre faculté d’analyse, s’interroge sur le bien-fondé même de la question. En bref, une pensée véritable, dubitante, qui tâtonne, hésite, tranche pour mieux hésiter, décide, revient en arrière…

« Les plus fortes têtes le sont aussi contre elles-mêmes, – Surtout contre elles-mêmes. – Par quoi elles se détruisent, mais sans quoi elles ne parviennent pas à leur plus haut. »

Cette gymnastique de l’esprit et sa mise en scène sont véritablement caractéristiques de l’écriture de Paul Valéry. En effet, chez lui, comme chez Montaigne, le mouvement de la pensée semble toujours plus importer que la pensée elle-même. Défendant l’idée que l’homme est bien plus traversé par des pensées, que créateur de ces dernières, il n’est pas étonnant que Valéry s’acharne à écrire une méthode de réflexion bien plus que ses réflexions elles-mêmes. Comme l’écrit Barthes dans Le degré zéro de l’écriture sur lequel nous avons déjà rédigé un article, l’auteur de maximes s’érige souvent en juge suprême et pèse les notions, établit des définitions dans un jeu d’éternel balancement et Valéry, dans sa volonté de nuances et de précisions infinies, se prête avec enthousiasme à ce jeu de la pesée quasi divine.

« L’ange ne diffère du démon que par une réflexion qui ne s’est pas encore présentée à lui. »

Dans Moralités, il est question d’esquisser un portrait incomplet mais universel de l’Homme : son rapport à l’amour, au temps, à la mort, à lui-même. Chez Valéry, tout est relation : car comme il l’écrit, « qui est vraiment seul n’est pas homme- ». L’homme se définit toujours par rapport à et son approche de la vie dépend essentiellement de la plasticité de son esprit. Effleurant des thèmes très hétéroclites, rebroussant chemin pour s’arrêter sur une autre notion ou en approfondissant une autre, les Moralités de Valéry semblent, de temps à autre, manquer de corps, de tenue et le lecteur peut se retrouver égaré dans le foisonnement anarchique de ces réflexions.

« L’ennui est le sentiment que l’on a d’être soi-même une habitude, et de vivre… une non-existence sensible, comme si l’on eût la propriété de percevoir que l’on est pas. Percevoir que l’on existe pas !. L’ennui est finalement la réponse du même au même. »

Moins variées que ses Mauvaises pensées auxquelles nous avions déjà consacré un article, plus abruptes à la compréhension, les Moralités de Paul Valéry peuvent provoquer parfois une certaine lassitude par leur monotonie et leur manque d’à-propos. Mais, loin de vouloir éblouir par l’éclat de sa langue, l’écrivain poursuit un but tout autre : l’aphorisme est là pour servir de support à une réflexion morale discontinue qui sans arrêt s’interrompt pour mieux se corriger, avance des idées pour mieux les moduler. A grand renforts de variations, Valéry dessine en filigrane un portrait de la complexité et de l’instabilité de la pensée humaine. Si les définitions sont fuyantes, les vérités conditionnelles, que reste-t-il à l’homme si ce n’est de se contenter de jouir et de s’effrayer des infinis bornés de sa propre pensée ?

« La menace de l’aveu. « Si vous voyiez mon âme, vous ne pourriez pas déjeuner. »

Moralités, Paul Valéry, NRF

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