Canetti, au crépuscule…

« Mais qu’est-ce qui t’a enthousiasmé dans cette vie que tu as tout de même connue ? Le fait qu’elle ne s’oublie pas. »

Dans Le cœur secret de l’horloge publié chez Albin Michel, sont réunies les réflexions de fin de vie du grand prix Nobel de littérature Elias Canetti, couvrant la période de 1973 à 1985. Image même du cosmopolitisme européen, Canetti naît en 1905 en Bulgarie en ayant la nationalité turque. Exilé pendant le Seconde guerre mondiale, il s’installe à Londres où il écrit en langue allemande et devient citoyen britannique en 1952. Puis il déménage, à la fin de sa vie, en Suisse, à Zurich où il meurt en 1994. Ces quelques indices biographiques laissent entrevoir toute la richesse et l’étendue des influences qui s’entremêlent sous la plume de cet écrivain polyglotte.

« Ce qui est décisif, ce sont les sauts intérieurs de l’homme : la distance qu’il y a en lui d’une chose à l’autre. »

« Le coureur de nations qui se dévergonde avec toutes. »

A la différence des Notes de Hampstead, autre recueil d’aphorismes de l’auteur que nous aurons l’occasion de commenter plus tard, la tonalité du Cœur secret de l’horloge est crépusculaire, pour ne pas dire lugubre. Déchirantes et sincères, ces réflexions hurlent les doutes et les craintes de l’auteur avant l’épreuve de la mort. Tout le livre se lit comme un affrontement, un combat désespéré, perdu d’avance, contre la Grande Faucheuse. Seul face à lui-même, Canetti revisite son passé et s’interroge face à l’état du monde et le rôle qu’il y a joué. Pétri par la peur, l’auteur confesse tout autant sa méfiance envers l’être humain que son irrésistible amour pour ce dernier.

« Il ne peut même plus prononcer le mot « humain » tant la chose lui tient à cœur. »

Dans une langue précise et vive qui laisse, toutefois, la part belle à l’interprétation et au mystère, Canetti rend un hommage tendre et appuyé aux auteurs qui ont compté dans son parcours d’écrivain : Lichtenberg, bien sur, mais également Lugwig Hohl ou Jacob Burkhardt. Mélancolique, l’auteur oscille toujours entre interrogations inquiètes et espoirs contenus face au monde qu’il laisse. Très sujet à l’autocritique, il y dénonce ses lâchetés, y pointe ses désirs frustrés et laisse la trace d’un homme curieux, sceptique et investi dans son époque.

« Beaucoup d’êtres l’habitent, qui se cachent. Il ne les voit jamais. Dès qu’il s’endort, ils vont et viennent. Dans ses rêves, il perçoit leur souffle. »

« Il est trop vieux pour s’aimer. Il détourne les yeux de lui-même. Il voit tout le reste. »

Doté d’une sensibilité exacerbée, Canetti semble parfois s’éloigner des autres hommes de peur de trop souffrir. Conscient que chaque être est un univers entier, l’auteur, à la fin de sa vie, se replie sur lui-même et se réfugie dans la solitude pour laisser aux hommes son testament qui leur espère utile. Après la rédaction de son autobiographie en quatre tomes et son analyse des masses confrontées au pouvoir dans Masse et puissance, Canetti s’illustre avec brio dans l’art de la réflexion en parvenant à être toujours authentique et sincère sans être abscons. Débordant de vérité à toutes les pages, ce recueil nous touche directement au cœur et à l’image de Rousseau, dans ses Confessions, Canetti aurait pu écrire : « et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme là. »

« Danger de se contenter des quelques idées neuves qu’on a eues, de n’en pas admettre d’autres et d’opérer ainsi dans un univers insuffisant, lequel, à sa manière, est aussi faux que celui qu’on avait voulu corriger. »

Le cœur secret de l’horloge, Elias Canetti, traduit de l’allemand par Walter Weideli, Albin Michel, 235 p, 18,60 euros

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