Entretien avec Fabrizio Caramagna

Fabrizio Caramagna est aphoriste et fondateur du site Aforisticamente. Il est également secrétaire général de l’Association italienne pour l’aphorisme (Associazione italiana per l’aforisma).

Aphorismundi : Pour commencer cet entretien, quel est le premier aphorisme qui vous vient à l’esprit?

Fabrizio Caramagna : Le premier aphorisme qui me vient immédiatement à l’esprit est celui de Dr. Seuss, un écrivain américain : « Ne pleure pas parce que c’est fini, souris parce que c’est arrivé » (« Don’t cry because it’s over, smile because it happened »). Cet aphorisme résonne maintenant dans mon esprit parce qu’aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir perdu quelque chose. Cela est lié à une situation particulière, ces derniers jours. Mais ce n’est pas le seul aphorisme qui me vient à l’esprit. Dans ma vie, j’ai lu plus de 200 000 aphorismes et chaque jour, j’en découvre de nouveaux. Par exemple, aujourd’hui, j’ai lu cet aphorisme qui résonne également dans mon esprit. « Il est tombé amoureux de ses fleurs mais pas de ses racines, et quand est arrivé l’automne il ne savait plus quoi faire. » Cette citation circule de manière anonyme sur le web. Je ne sais pas qui l’a écrite. Malheureusement, c’est le destin de nombreux aphorismes de circuler de façon anonyme. En ce cas, l’aphorisme est très proche du proverbe et de la blague. Il sont tous deux sans auteur, mais quelqu’un doit bien les avoir écrits.

Aphorismundi : Comment définiriez-vous un aphorisme et quand avez-vous commencé à vous intéresser à cette écriture particulière?

Fabrizio Caramagna : Comme je l’ai écrit dans deux de mes aphorismes, l’aphorisme est « le maximum de sens avec le minimum de mots » et aussi « l’implosion de la langue, l’explosion du sens. »

J’ai toujours lu des écrivains d’aphorismes depuis que j’ai 16 ans, mais à cette période, mon goût penchait plus pour la poésie et la fiction (j’ai fait ma thèse sur le poète turinois Guido Gozzano que j’ai obtenue à 24 ans). J’ai commencé à écrire des aphorismes et à m’y intéresser vraiment plus tard, vers l’âge de 30 ans, l’âge de la sagesse et du désenchantement, l’âge auquel vous commencez à plonger en vous-même et où vous dressez les premiers bilans existentiels. A 16 ans, on peut être poète (je pense, par exemple, à Rimbaud) ou écrire de la fiction, mais on ne peut pas être aphoriste parce que l’aphorisme requiert une sagesse que l’on ne peut pas avoir 16 ans. A cet âge, on peut juste être fou ou visionnaire.

Si l’on observe bien l’histoire de l’aphorisme, on découvre que les aphoristes les plus importants ont commencé à écrire après 30-40 ans. L’un des aphoristes français contemporains les plus importants, Roger Judrin, n’a commencé à écrire ses aphorismes qu’autour de 70 ans. Toutefois déjà au lycée, même si je m’intéressais plus particulièrement à la poésie et à la fiction, se trouvaient en moi les germes de l’aphorisme. J’ai toujours écrit «de manière brève» et au cours des exercices d’italien en classe (appelés «thèmes») je n’étais pas en mesure d’aller au-delà de trois pages, malgré ce que me disait mon professeur: « Allonge, allonge » Mais mes notes étaient bonnes, car j’arrivais déjà dans ces trois pages à tout dire. J’avais un bon sens de la synthèse et de la concision.

Aphorismundi : Vous avez créé un site Aforisticamente, consacré à l’aphorisme contemporain. Quand et pourquoi avez-vous décidé de le créer?

Fabrizio Caramagna : Le site Aforisticamente est né en 2009. Je m’intéressais déjà aux aphorismes depuis de nombreuses années et j’ai remarqué qu’il manquait une bibliographie de l’aphorisme contemporain au niveau mondial! Ici, en Italie, personne ne savait rien concernant l’aphorisme contemporain dans le monde. Sur 56 millions de personnes vivant dans mon pays, pas une ne pouvait me dire quels étaient les aphoristes américains, russes ou espagnols vivants les plus importants du moment. Mais je crois que le problème était le même dans d’autres pays. En 2009, en France ou en Espagne, personne n’aurait pu me dire quels étaient les auteurs d’aphorismes italiens vivants les plus remarquables de ces dernières années. Je rencontrais le même problème dans le monde entier.

J’ai eu une illumination lorsque j’ai lu une interview dans le New York Times de l’aphoriste serbe Aleksandar Cotric. A la lecture de cet entretien, un monde s’est, dès lors, ouvert à moi. J’ai découvert qu’en Serbie des centaines d’écrivains, réunis autour du Cercle aphoristique de Belgrade, écrivaient des aphorismes teintés d’un humour noir et impitoyable contre la dictature et la guerre civile. Un jour, sur une place, quelques auteurs serbes ont lu leurs aphorismes devant 100 000 personnes! C’était une chose incroyable et ici, en Italie, personne n’en savait rien!

J’ai connu à Turin une jeune fille dont la langue maternelle était le serbe et j’ai commencé à lui faire traduire des aphorismes en italien. Sur le site Aforisticamente, je publiais des traductions et des entretiens avec les principaux auteurs d’aphorismes serbes. Puis, grâce au bouche à oreille, je suis entré en contact avec différents auteurs d’autres pays d’Europe de l’Est, comme la Roumanie, la Pologne (la patrie du grand Stanisław Jerzy Lec), la Bulgarie, ou encore la République tchèque. Je me souviens que dans un article sur l’aphorisme mondial, un chercheur italien a déclaré qu’il n’y avait plus d’écrivains d’aphorismes contemporains en Russie à cause de la censure. Bien au contraire. Même en Russie, j’ai rencontré des écrivains d’aphorismes remarquables : il existait même un Cercle aphoristique à Moscou!

J’avais l’impression d’être comme l’araignée qui tisse sa toile et qui l’élargit petit à petit. Je m’imaginais en Fitzcarraldo comme dans le film homonyme de Werner Herzog. Lui essayait d’apporter l’opéra dans la forêt amazonienne, moi d’apporter l’aphorisme dans le désert italien. Petit à petit, la toile que j’avais tissée s’est élargie de plus en plus et j’ai rencontré des aphoristes dans le monde entier : Australie, Bolivie, Chine, Île Maurice, Costa Rica, Mexique, etc. Je suis entré en contact avec d’importantes associations aphoristiques au niveau européen : en Allemagne, en Finlande, ou en Espagne. Je commençais à créer cette bibliographie mondiale de l’aphorisme qui n’existait pas encore.

Aphorismundi : Quelles sont, selon vous, les caractéristiques principales de l’écriture contemporaine d’aphorismes?

Fabrizio Caramagna : Je pense qu’il est difficile de définir l’aphorisme, « cette parole débordant de sens », comme l’a écrit l’aphoriste allemand Elazar Benyoëtz. L’aphorisme, par sa brièveté et son essence même, est semblable à un monolithe, en apparence simple et peu complexe, mais à peine s’en approche-t-on qu’il ressemble à l’une de ces particules, décrite dans la physique quantique, qui échappe à notre observation au moment même où on essaie de la décrire. L’extrême fugacité de l’aphorisme contribue également à renforcer son caractère insaisissable (et donc peu descriptible au final en dépit d’un excès de descriptions).

Dans chaque texte, l’aphorisme prend la forme d’une graine ou d’un parasite. Grâce à son ubiquité, sa plasticité et son aspect protéiforme, il se mélange avec la poésie, l’essai, le cinéma, le théâtre, l’histoire, la philosophie, la science, l’art de vivre, et même la prière, le slogan publicitaire ou la blague. On le retrouve dans les tragédies de William Shakespeare, dans les films de Woody Allen, dans les romans de Miguel de Cervantes, dans les poèmes d’Emily Dickinson, dans les textes philosophiques de Friedrich Nietzsche, dans les prières de Mère Teresa de Calcutta, dans les bandes dessinées de Charles Schulz ou encore dans la publicité télévisée, dans les slogans révolutionnaires ou les graffitis sur les murs.

Par ailleurs, le premier livre d’aphorismes est un manuel médical et a été écrit par Hippocrate, qui était médecin et scientifique, et non pas aphoriste. On peut dire que l’aphorisme est si hétérogène que, si la muse est le divinité de la poésie, le dieu Protée, dieu de la transformation et du mimétisme, est alors la divinité de l’aphorisme. Parce que c’est ça l’aphorisme: un genre qui change constamment de couleur, comme un caméléon, s’adaptant à la forme, à l’environnement et au contexte dans lequel il se trouve, toujours différent de lui-même.

De plus, outre le mot aphorisme, d’autres termes sont employés tels que maxime, pensée, fragment, minima, greguería, apophtegme, note, carnet, caractère, paradoxe, calembour, jeu de mot, wit, trait d’esprit, plaisanterie, et ainsi de suite, au sein d’une liste de noms qui pourrait être infinie (et ne nous attardons pas sur les multiples facettes de l’aphorisme telles que l’anaphorisme, l’euphorisme, le métaphorisme, l’afleurisme, le disphorisme, le poésisme, le photoaphorisme, l’aphorème, etc, présents dans les titres de différents recueils d’aphorismes).

Aphorismundi : Actuellement, quels projets menez-vous relatifs aux aphorismes?

Fabrizio Caramagna : Mon projet, actuellement, est de cartographier les meilleurs comptes sur Twitter en Italie. Sur ce réseau social, on trouve des auteurs italiens qui écrivent des aphorismes en 140 caractères avec une grande originalité et beaucoup de génie (même en France, il y a des auteurs très bons sur Twitter, je pense, par exemple, à @Valolic, @LaMortLavraie, @LANDEYves, @ceciestmontweet, etc). Au cours des deux dernières années, j’ai écrit près de 140 articles sur 140 auteurs de Twitter avec une sélection de leurs meilleurs tweets (c’est un peu fou, je sais, quand je pense au temps que j’ai consacré à lire l’intégralité de leurs timelines!). Mon but est de faire une anthologie italienne de Twitter à proposer à quelques éditeurs.

Mon autre projet, plus ambitieux, est celui de faire une anthologie de l’aphorisme contemporain dans le monde. Il me faudra de nombreuses années avant de le mener à terme. Il y a des pays comme par exemple la Norvège, le Danemark ou la Grèce sur lesquels je n’ai encore rien écrit. Idem pour l’Afrique. Ce continent abrite de grands écrivains d’aphorismes, mais en raison des barrières linguistiques et géographiques, ce n’est pas facile d’entrer en contact avec eux.

Aphorismundi : Pour finir, l’aphorisme qui vous suit et vous accompagne au quotidien depuis de nombreuses années?

Fabrizio Caramagna : Je n’ai pas d’aphorisme préféré. Comme je l’ai dit auparavant, j’ai lu plus de 200 000 aphorismes, des milliers de recueils d’aphorismes et il est impossible pour moi de trouver un seul aphorisme qui m’accompagne depuis de nombreuses années. Aujourd’hui, j’ai cité Dr Seuss, demain je pourrais citer Oscar Wilde ou Woody Allen, après-demain La Rochefoucauld, Karl Kraus ou Ennio Flaiano. Il n’y a pas un aphorisme meilleur qu’un autre. Il y a des auteurs qui me plaisent plus que d’autres. C’est vrai. Mais je préfère ne pas les mentionner pour ne faire de tort à personne.

Aphorismundi : Merci beaucoup Fabrizio Caramagna pour ces réponses et le temps que vous avez bien voulu nous accorder.

Pour ceux d’entre vous qui lisent l’italien, n’hésitez pas à vous rendre sur ce très beau site qu’est Aforisticamente et à découvrir plus en profondeur le travail de Fabrizio Caramagna, y compris ses œuvres, via ce lien.

3 commentaires sur “Entretien avec Fabrizio Caramagna

  1. Quelle belle interviouw…

    Très juste, l’opposition Muses/Protée.

    Dommage que le Figaro Littéraire – et tout autre publication – ne songe pas à la publier !

    Je suis persuadé que l’aphorisme si classique est LA forme d’écriture contemporaine entre toutes. Car qui donc, entre les mots d’ordre binaires du taffe le jour et les slogans pubs de merde le soir, a encore le temps de lire – et qui, parmi ceux qui peuvent encore et voudraient, lit autre chose que les fadaise obèses, sentimentales ou sanguinolentes, de l’instant ? L’aphorisme a le vilain goût du temps : il est enfin au goût du jour.
    Songeons-y tous – et concertons-nous un de ces quatre…
    L’aphorisme ne vaincra rien : il veut vaincre le rien.

    Dit sur un coup de tête trinqué avec une bouteille.

    @ l’Hôte : belle découverte, que ce site italien que j’enregistre comme le vôtre, un de mes favoris, en dépit de mon illettrisme italique en l’occurrence : c’est toujours des noms propres en plus…

  2. Un IMMENSE merci à Fabricio Caramagna, grâce à qui j’ai découvert l’excellent Roger Judrin (Boussoles, Printemps d’hiver…) – ces deux textes en effet lui méritant d’emblée le titre de grand maître ès moralités.

  3. Je confirme les propos de F Caramagna concernant Judrin dont « Chemin de braise » contient des aphorismes parmi les plus percutants jamais écrits en langue française.
    jean-loup Nollomont

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