Entretien avec Gérard Macé

Gérard Macé est poète, essayiste et photographe. Après le recueil Pensées simples publiées en 2011 chez Gallimard et La Carte de l’empire en 2014, nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution du troisième volume de ses Pensées simples intitulé Des livres mouillés par la mer. Nous avons tenu, pour plus d’authenticité, à conserver la dimension orale de cet entretien que voici.

Aphorismundi : Pensez-vous que le troisième volume des Pensées simples diffère des deux premiers ? Si oui, en quoi ?

Gérard Macé : Non, je ne crois pas. Peut-être dans la teneur, dans les sujets abordés, mais dans le principe, dans la forme même, non. Je voulais qu’il y ait au moins trois volumes parce que deux volumes, c’est un diptyque, c’est une suite. Trois volumes, ça introduit quelque chose de plus dynamique, de plus circulaire. En même temps, je n’ai pas envie de me répéter indéfiniment ou d’adopter une forme pour toujours. J’ai généralement envie de bouger, envie d’être surpris quand j’écris. J’ai fait trois volumes à peu près dans le même élan. Je ne suis pas sûr de continuer mais après tout, la surprise, ce sera peut-être que ça continue.

Aphorismundi : Lorsque vous écrivez, obéissez-vous à un plan qui détermine votre projet littéraire ?

Gérard Macé : Non. Je n’obéis à aucun plan. Ce n’est pas un projet, quelque chose de préétabli. Quand j’écris, donc, je me laisse guider – c’est d’ailleurs mon plaisir et j’espère celui du lecteur – par ce qui vient, par ce qui se présente, par ce qui s’associe ou provoque des dérives. Quand on cherche à défendre ou à démontrer quelque chose, on a un parcours qui vise une cible. Moi, non. C’est pourquoi je me réclame souvent d’auteurs comme Montaigne mais aussi quelqu’un comme Joubert* que je cite en exergue du dernier volume, et qui sont des penseurs aventureux, parce qu’ils saisissent des instants qui s’accumulent, et qui finissent par faire une pensée qui elle-même montre son élaboration et pas seulement sa conclusion, qui partage son chemin avec le lecteur. La littérature qui m’intéresse est une littérature dont l’auteur maîtrise le processus mais ne le cache pas.

Aphorismundi : La composition d’un recueil est-elle capitale pour vous ?

Gérard Macé : Je ne sais pas si c’est capital mais c’est important. Ce n’est pas plus important que ce que je raconte, bien entendu. Mais ce que je raconte est soumis à la composition, ou plutôt la composition elle-même peut entraîner des notes ou des passages que je ne prévoyais pas au départ. En même temps, je n’ai pas envie que ça devienne purement thématique pour être plus libre. Une écriture « à sauts et à gambades » disait Montaigne.

Aphorismundi : Comment concevez-vous la construction d’un recueil ?

Gérard Macé : La difficulté, c’est de commencer. Ça a été le cas pour les trois volumes. Mais en même temps, c’est très excitant puisque, comme dans un puzzle, je connais pas l’image finale de l’œuvre et ne dispose que de trois ou quatre éléments. Ils peuvent se retrouver à la fin à des endroits différents ou être précédés par d’autres éléments. Au fur et à mesure que les pièces du puzzle se révèlent, j’en trouve d’autres et il faut qu’elles ne viennent pas dans un parfait désordre ou que ça ait l’air tout à fait aléatoire.

Nous avons une vie de l’esprit qui a une cohérence mais cette cohérence n’est pas tout à fait donnée d’avance. Ce qui est très intéressant dans l’écriture littéraire, c’est précisément que l’on découvre une cohérence ou des propos qu’on ne savait pas devoir tenir d’avance. Donc en écrivant, on se découvre aussi. Starobinski dit : « l’essayeur s’essaie lui-même. ». La composition avance ainsi petit à petit un peu de façon musicale. Le début et la fin ne sont pas établis par avance. Je ne sais pas bien où je vais. Je ne sais pas forcément par où je passerai. Le titre joue un rôle cela dit. Quand le titre s’impose, il y a quelque chose qui se resserre. La cohérence dont je parlais, petit à petit, resserre le propos.

Aphorismundi : Pensez-vous qu’il y aura d’autres volumes des Pensées simples ?

Gérard Macé : C’est ouvert mais pour être tout à fait sincère avec vous, je ne le pense pas. Après la fin du troisième volume, j’ai continué par ce que j’appelle des amorces, c’est à dire des textes dont je ne sais pas bien ce qu’ils sont et où ils iront éventuellement.

Je me suis arrêté parce qu’au fond, il est bon, à un certain moment, de repousser ce qui vient. Si je dois en faire un quatrième, il faut vraiment qu’il y ait un élan, du désir, de l’énergie qui se refasse, qui me porte de nouveau. Je peux continuer sur ma lancée mais ça ne m’intéresse pas beaucoup. Il faut qu’il se passe quelque chose. Je ne sais pas quoi mais ça peut venir ou alors j’écrirais d’une autre façon parce qu’il y a quelque chose qui est toujours à l’œuvre, un peu à côté ou par dessous : c’est l’écriture du poème.

Aphorismundi : Comme vous venez de nous le rappeler, vous êtes également poète. Avez-vous écrit les Pensées simples en même temps que vos recueils de poème?

Gérard Macé : Quand je suis dans l’écriture d’un livre de poèmes, je n’écris rien d’autre. Mais ce n’est pas aussi réglé que ça. Je n’ai pas d’emploi du temps fixe. Je n’ai pas d’horaires pour écrire. Je ne me mets pas à ma table car je n’aime pas beaucoup ça. Je travaille plutôt mentalement et ensuite je me mets au clavier quand c’est à peu près mûr. C’est très souple, très libre tout ça.

Aphorismundi : En quoi l’écriture des Pensées simples diffère-t-elle de l’écriture poétique ?

Gérard Macé : Ce qu’il y a de différent dans le poème, c’est la totale liberté : c’est un non-travail. Et pourtant, on peut mettre longtemps à écrire un poème à partir de quelques mots, d’un vers qui est un départ. Mais le poème se met à travailler seul à partir d’un certain moment. Il s’impose. Il vient ronronner quand on marche, quand on s’endort et on ne rédige plus. On obéit à ce qui vient tout en le maîtrisant, sinon on a quelque chose qui est illisible pour l’autre ou cela devient de l’écriture automatique ou semi automatique. Ce que j’écris n’est pas de cet ordre.

Aphorismundi : Que voyez-vous de commun entre l’écriture des Pensées simples et la composition de votre œuvre poétique?

Gérard Macé : Ce qu’il y a de commun, c’est la concision, la brièveté. On pourrait me répondre : on peut écrire des poésies longues et très éloquentes, même des discours en vers ou La Légende des siècles. Mais la poésie contemporaine est plutôt de l’ordre du bref. Je suis contemporain, quoi que je fasse et ce que j’aime dans les volumes de poésie, ce sont l’attaque et la fin.

Dans le poème, il y a quelque chose, dans mon cas, qui est plus de l’ordre associatif, analogique, métaphorique et un peu moins de l’ordre du discours. C’est une question d’accent. Dans les Pensées simples, c’est quelque chose de davantage de l’ordre du discours même si le discours est tenu et concis.

Aphorismundi : Vous ne définissez pas vos Pensées simples comme des fragments. Pourquoi ?

Gérard Macé : Je ne veux pas en faire une polémique académique mais le mot fragment me gène un peu car le fragment suppose, je crois, qu’il y ait quelque chose d’inachevé. On peut parler de fragments chez Novalis parce que c’est le cas. Ce qu’on a retrouvé de Sapho, pour remonter plus loin dans le temps, ce sont des fragments. Pareil pour Héraclite, car ce sont des fragments au vrai sens du terme, c’est à dire que l’on a pas tout mais qu’on peut supposer que le texte était plus long, qu’il ne nous en est parvenu que des morceaux. Je ne crois pas que mes textes soient des morceaux inachevés.

Autre chose, il a y a des fragments qui peuvent avoir l’air achevé mais qui supposent une totalité dans une vision du monde. C’est le cas des Pensées de Pascal. Ce n’est pas mon cas, car je ne crois pas à je ne sais quelle aube dorée – c’est par ailleurs une expression redoutable car c’est le nom d’un parti fasciste grec – mais j’emploie exprès le mot car quand on regarde la Grèce de Heidegger, il y aurait une aube dorée dans le monde, en tous cas, dans la civilisation occidentale qu’il faudrait retrouver. Cette totalité perdue suppose toujours qu’on veuille la retrouver et ça donne les dérives politiques que l’on a constaté souvent. Je ne partage pas cela.

Je ne crois pas non plus – et ce serait une critique du marxisme – à une explication du monde ou à une grille interprétative qui couvrirait la réalité parce que le réel nous surprend toujours. Il est toujours en train de fuir ou alors nous sommes toujours en train de le découvrir, à travers ses représentations et moi j’aime ce réel que je ne peux pas posséder ou cadenasser. Je préfère instituer des relations changeantes ou évolutives au monde plutôt que de l’expliquer car j’en suis incapable mais je vois que personne n’y est arrivé.

Aphorismundi : Quels sont les auteurs qui vous ont le plus inspiré pour les Pensées simples ?

Gérard Macé : Il y en a un à qui j’ai emprunté la citation en exergue, c’est Joubert. Joubert a de plus en plus, d’importance pour moi. Il m’accompagne depuis longtemps. Je l’ai découvert autour de ma vingtième année. Il faut peut-être rappeler que Joubert n’a rien publié de son vivant – qu’il ait pris le risque de l’oubli me plaît beaucoup comme attitude humaine. C’était un ami de Chateaubriand, qui a vécu à cheval sur le 18ème et le début du 19ème siècle. Il a laissé ce qu’on appelle des Carnets ou des Pensées, à charge pour ses amis d’en faire une ou des éditions posthumes. Il y a des notes qui en font un héritier des moralistes mais on voit aussi, dès qu’on le lit, qu’il échappe à cela, que l’essentiel est ailleurs. Il est l’héritier de ce genre de littérature qui cherche à établir des vérités qui tendraient vers l’éternel, qui suppose une formulation stricte, la meilleure possible, qui puisse être partagée par le plus grand nombre. Chez Joubert, il y a autre chose, des notations sur la lumière, sur l’illusion, sur la poésie beaucoup. C’est quelqu’un qui jouit du monde en étant en retrait – je ne déteste pas cette attitude. Il y a quelqu’un qui est dans l’ombre mais qui observe la lumière. Il y a quelque chose, on a l’a dit quelques fois, d’un peu taoïste. Il y a l’idée d’un monde flottant et une grande idée de l’éphémère bien qu’il soit croyant, comme la plupart des gens de son époque.

Aphorismundi : Quel livre d’aphorismes ou de fragments aimez-vous particulièrement ?

Gérard Macé : J’étais très sensible, quand j’étais étudiant, à René Char mais je le suis moins maintenant parce que je lui trouve quelque chose d’ampoulé quelques fois. Cela dit, je suis très sensible à l’aphorisme dans le poème et j’aime toujours beaucoup les Feuillets d’Hypnos. Ces Feuillets sont nés d’une expérience. René Char a été héroïque pendant la guerre. Il a risqué sa peau, ce n’est pas un poète en chambre. Ce n’est pas pour rien si ces Feuillets sont publiés par Camus. Ils contiennent beaucoup de passages proprement aphoristiques et qui sont merveilleusement trouvés.

Aphorismundi : Vous n’êtes pas très sensible aux moralistes du 17ème siècle, par exemple ?

Gérard Macé : Je peux l’être mais ce n’est pas ma lecture de chevet.

Aphorismundi : J’ai remarqué que dans les deux premiers volumes des Pensées simples, il n’y a aucune notation sur la morale…

Gérard Macé : C’est vrai. Vous avez raison. Ce que vous me dites, ça me fait penser à une remarque de Michaux dans Poteaux d’angle. Voilà un livre qui n’est pas proprement aphoristique mais qui n’en est pas loin et qui contient une part de morale aussi. Poteaux d’angle, pour moi, est un livre vraiment très important, assez peu aperçu, qu’on peut relire dix fois. Michaux y dit que ce qui compte aussi, c’est ce qu’on a évité de dire. Dans le vocabulaire, les mots qu’on nemploie jamais sont tout aussi importants que ceux qu’on emploie souvent. Il y a des évitements qui sont très parlants. Pour le terme de morale, je n’y avais pas vraiment pensé car je n’ai pas de mal à l’éviter. Je ne cherche pas à le contourner. Ce n’est pas là tout simplement.

Aphorismundi : Quelque chose vous gêne-t-il dans l’emploi du mot « morale » ?

Gérard Macé : Peut-être que ce qui me gêne c’est la position absolument morale, la vérité qui se veut éternelle. Je ne suis pas ennemi de la vérité, loin de là, surtout la vérité historique, mais on sait aussi que les approches changent et que nos vérités sont fragiles et éphémères. En tous cas, elles ne valent pas pour toujours. Alors que dans la maxime, au sens du 17ème siècle, il y a quelque chose qui se veut plus durable, plus gravé dans le marbre. Peut-être est-ce cela qui me gêne. Le dernier moraliste, ce serait peut-être Cioran.

Aphorismundi : Cette tradition des moralistes, après Cioran, est en train de disparaître, en ce moment…

Gérard Macé : Oui ou est en train de se métamorphoser. Car ce qui disparaît est en fait quelque chose qui change. Qu’on ne reconnaît pas toujours de prime abord. Ce qui est intéressant, c’est la métamorphose.

Aphorismundi : Dans vos deux livres, vous parlez très peu de vous-même et beaucoup des autres. Privilégiez-vous, à l’instar de Michel Tournier dans son Journal extime, une écriture du dehors ?

Gérard Macé :Oui. Sans doute, car il y a une sorte de pudeur qui doit tenir à l’éducation. Mais il y a plus : je pense qu’on n’est pas soi-même en dehors d’une relation aux autres qui peut être amoureuse, amicale, peut-être esthétique à travers des œuvres qu’on admire, des tableaux qu’on privilégie.

Pour s’étaler sur soi, il faudrait être sûr de ce qu’on est et que le moi, au lieu d’être changeant, soit déjà une statue. Par ailleurs, rien ne m’intéresse tant que de ressusciter les choses et les êtres. C’est peut-être pourquoi je suis sensible à Joubert : son absence dans le paysage littéraire de son époque et depuis son intermittence. Quant à parler de moi, je crois que cela arrive plus dans les Pensées simples que dans les autres livres. Il y a quand même une forme d’autobiographie intermittente et lacunaire mais une autobiographie, en tant que telle, ne m’intéresserait pas du tout. Je ne saurais même pas quoi dire.

Aphorismundi : Vous êtes également photographe. Y a-t-il un rapport entre votre travail de photographe et votre goût pour la forme brève ?

Gérard Macé : Oui, bien sur, il y a un rapport. Je ne pourrai pas être cinéaste, par exemple, car je n’ai pas d’imagination romanesque. Je suis incapable d’inventer une forme longue. Je retiens mal les scénarios mais j’adore les histoires, les contes, les apologues, la mythologie, sans doute plus que le roman. Le poème me paraît plus proche de la photographie que du cinéma. Je suis très cinéphile. Il m’est déjà arrivé d’élaborer un poème ou un début de poème en voyant des films. Cela tient plus de l’état dans lequel cela me met, plutôt que du film lui-même : un état de rêverie, de demi-sommeil, un peu d’hypnose ou d’attention flottante pour employer le vocabulaire des analystes.

Aphorismundi : De quelle nature est le lien qui unit votre travail de photographe et d’écrivain ?

Gérard Macé : La photo, comme pratique, est très semblable à l’écriture de la brièveté car il s’agit de fureter, d’être aux aguets, de saisir le moment juste, dans un cadre à la fois étroit et précis ; puis à l’intérieur de ce cadre, de composer. Quand on publie un livre de photos, il s’agit de trouver un ordre cohérent, ce qu’on appelle une composition, à partir de fragments.

Aphorismundi : En guise de conclusion, pourriez-vous me dire un aphorisme que vous sauriez par cœur ?

Gérard Macé : En voici un : « L’heure du crime n’est pas la même pour tous les peuples. C’est ainsi qu’on explique la permanence de l’Histoire. » qui est de Cioran, dans Syllogismes pour l’amertume.

Aphorismundi : Pourquoi vous vient-il à l’esprit spontanément, selon vous ?

Gérard Macé : Je pense que c’est un sentiment de l’Histoire qui me préoccupe et qui me paraît très juste. On voit bien, hélas, que les crimes se renouvellent, que les tragédies changent de latitudes et que ceux qui ont souffert peuvent devenir bourreaux. Il y a une limite dans l’expression de Cioran qui tient à son passé roumain et à sa compromission dans l’admiration du nazisme. C’est donc une pensée qui l’arrangeait mais il n’en demeure pas moins que je la trouve extrêmement juste et merveilleusement formulée.

Aphorismundi : Merci beaucoup Gérard Macé d’avoir répondu à toutes nos questions.

*Joseph Joubert (1754-1824), écrivain français, auteur de notes, de réflexions et de pensées au caractère aphoristique, publiées de manière posthume

Nous tenons une nouvelle fois à remercier Gérard Macé pour cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder et ne saurons trop que vous conseiller la délicieuse et instructive lecture des trois volumes des Pensées simples dont il est question ici : Pensées simples, La Carte de l’empire et Des livres mouillés par la mer, tous trois parus chez Gallimard. Bonne découverte !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *