Georg Simmel, philosophe

« De par mon existence, je ne suis rien qu’une place vide, un contour découpé dans l’être en général. Mais cela me donne aussi le devoir et la mission de remplir cette place vide. Voilà ma vie. »

Et cette vie, Georg Simmel l’a menée humblement dans la pensée en apportant son concours discret mais capital à l’élaboration de la sociologie contemporaine.

Formé à la philosophie et à l’histoire, et après l’obtention d’un doctorat sur Kant, il devient « privatdozent » (enseignant qui n’a pas encore reçu de chaire d’enseignement ou de recherche) à l’université de Berlin de 1881 à 1901. Malgré le soutien de Max Weber, il ne sera jamais reconnu par la hiérarchie universitaire de son époque et ne sera nommé professeur à l’université de Strasbourg qu’en 1914, soit 4 ans avant sa mort.

Ce désintérêt de ses pairs peut s’expliquer, en partie, par l’objet, assez « inactuel » de ses recherches qui se concentrait sur l’action réciproque des individus les uns sur les autres dans la société, les liens qui les unissent, posant ainsi les bases d’une sociologie dynamique de l’action. Privilégiant des approches transdisciplinaires, il publie des ouvrages comme Philosophie de l’argent en 1900, Sociologie en 1908 ou encore Philosophie du paysage en 1913.

Parallèlement à la constitution d’une œuvre sociologique considérable, Simmel se fait, dans son Journal, le chantre de l’écriture fragmentaire qui est porteuse, selon lui, dans sa forme même, d’une authentique vérité métaphysique sur la condition de l’homme et de l’être, en général.

« Seule la totalité du monde et de la vie, telle que nous pouvons la connaître, la vivre, telle qu’elle nous est donnée, est un fragment. Mais le fragment isolé, fait de destin et d’actes, est souvent clos sur lui-même, une chose harmonieuse et lisse. Seule la totalité est un morceau, le morceau peut être un tout. »

Dans ce petit ouvrage posthume, tout est brillant ! Chaque mot est pensé, pesé avec soin, avec un amour tel qu’il rejaillit avec éclat sur l’âme du lecteur. C’est une lecture s’avérant difficile qui élève l’âme, qui éclaire ce qui semble obscur, qui fait déborder l’être en nous. A chaque pensée, le sceau de l’intelligence et de la finesse :

« Vouloir faire de la vie une œuvre d’art : non-sens. La vie a ses propres normes, des exigences idéales qui ne sont réalisables que sur et dans la forme de la vie, et ne peuvent être empruntées à l’art, qui en revanche a les siennes. »

« Le romantisme (au sens supra-historique) : le désir du tout, de l’infini et comme seul moyen de réaliser cela, la vie purement subjective. »

Avec ce Journal posthume, le génie philosophique de Simmel rayonne de toute sa puissance et ces fragments métaphysiques apparaissent comme un legs spirituel capital pour la pensée contemporaine.

« On peut élever l’être humain jusqu’à l’idée, mais on ne peut pas abaisser l’idée jusqu’à l’homme. »

Adressons enfin de vifs remerciements aux Éditions Circé qui nous permettent de découvrir cette œuvre géniale bien que peu connue et concluons par le début, pour faire honneur à l’image de la roue que Simmel honore dans l’un de ses fragments :

« Je sais que je mourrai sans héritiers spirituels (et c’est bien ainsi). Mon héritage est semblable à une somme d’argent que l’on partage entre un grand nombre d’héritiers ; chacun transforme sa part en un bien quelconque, qui correspond à sa nature à lui : un bien dont on ne reconnaît pas qu’il provient de cet héritage-là. »

Journal posthume, Georg Simmel, Éditions Circé, 11 euros

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