Cent phrases pour un chef d’œuvre

     Le
camélia            comme une idée
  rouge                  éclatante
                            et froide 

Quelle beauté, quelle sensualité, éclatantes elles aussi, se dégagent de ces vers de Cent phrases pour éventails de Paul Claudel ! Le projet est totalement original. Ambassadeur de France à Tokyo, l’auteur décide d’écrire, entre 1926 et 1927, ou plutôt de dessiner des petits poèmes sur des éventails qui seront également ornés d’idéogrammes japonais. Il faut donc s’imaginer – ô délicieuse idée – s’éventer avec cette poésie, le souffle frais du vent faisant écho au souffle métaphorique des mots.

Éventail                        Ce ruban
                           demi-circulaire
                           est l’horizon
                           et la pointe du
                           triangle est l’
                                                    oeil

Initialement parues, au Japon, sous forme d’éventails ou d’accordéons de papier, dépliables à l’orientale, les « phrases » de ce recueil seront finalement publiées, en France, en 1942, accompagnées d’une préface de l’auteur. Dans sa volonté de brouiller les frontières aussi bien géographiques que poétiques, Paul Claudel n’hésite pas à mêler la tradition japonaise des haïkus et des idéogrammes à la poésie occidentale pour donner naissance à une écriture très libre, conviant le lecteur à un voyage dépaysant et inédit.

Quatre              La couleur et la
heures             lumière      le soleil
   du                 et la lune           se
matin              mêlent    comme
                       l’eau avec le vin

Grâce à la disposition singulière des mots sur l’éventail, la lecture devient un espace ludique. Elle peut s’effectuer de manière aussi bien verticale qu’horizontale, célébrant ainsi la liberté du lecteur. Certains mots se disloquent. Les lettres, par la sensualité de leurs courbes, la rigidité de leurs traits, deviennent des idéogrammes. Dans cette épure poétique où se confondent Orient et Occident, Paul Claudel nous invite à une contemplation sereine de la nature où les dieux millénaires se prélassent à l’ombre des cèdres et des glycines.

   La                   du      printemps
danse              deplusenplusvite
                        àlamesuredeschoses
                        qui croissentetse
                                   m
                           u l t i p l i e n t

L’auteur se joue de toutes les traditions littéraires, y compris celle de l’aphorisme, pour créer une unité de sens unique et poétique : « la phrase ». La beauté des pivoines, la fumée de l’encens, le ruissellement de l’eau, laissez-vous emporter par le flot des images et le souffle poétique si singulier de ce chef d’œuvre inclassable…

Moins             la rougeur
                       de la pourpre
                       que le      s
                            on
                            de
                              l'
                            o r

Cent phrases pour éventails, Paul Claudel, NRF, Poésie Gallimard, 168 pages, 7,80 euros

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.