Un autoportrait surréaliste et fantasque

« Ce grain de sable est ravissant. Mais la plage est une horreur. »

Quel livre facétieux et intrigant que cet Autoportrait aux yeux crevés signé Normand Lalonde ! La maison d’édition montréalaise L’Oie de Cravan, après les très intéressantes Fatigues de Pierre Peuchmaurd que nous avions déjà évoquées lors d’un précédent article, continue à tracer, pour notre plus grand plaisir, le sillon de l’inédit et de la surprise avec ce nouveau recueil d’aphorismes.

« Dans la campagne où je me suis retiré, un couple de personnes âgées est mort d’un accident de la route en plein sommeil, au milieu de sa chambre à coucher. »

Comment définir ce livre si ce n’est par le fait qu’il échappe justement à toute tentative de définition ? Se jouant avec malice des attentes de son lecteur, Normand Lalonde se prête joyeusement à un exercice d’écriture d’une liberté sauvage qui se révèle, à la lecture, contagieux. Tour à tour surréalistes, cocasses, amusants, déconcertants, ces aphorismes ravissent par leur variété et leur incroyable étrangeté.

« Abîmes de vulgarité, vous êtes si bien éclairés. »

« Déteste ton époque, si tu veux être bien certain de lui appartenir. »

Pétries d’une culture classique que l’on sent derrière chaque ligne, ces sentences se détachent, toutefois, de cette dernière pour laisser émerger une écriture totalement originale qui peut parfois dérouter le lecteur. Mais quel bonheur que d’être déconcerté avec talent ! Ne lit-on pas justement pour être dérouté ? Le lecteur ne sait où arrêter son regard et son imagination dans le foisonnement de ces aphorismes aux tonalités très justes et très diverses.

« Les gens qui n’ont pas peur des mots ne savent pas de quoi ils parlent. »

« Maintenant que tout a été dit, que diriez-vous d’une petite sieste ? »

Derrière cette joyeuse multiplicité de tons et de thèmes, la cohérence de recueil est, toutefois, assurée par l’incroyable vivacité surréaliste qui se dégage de l’ensemble. Tordant les expressions toutes faites, créant des images insolites, détournant Lautréamont, Normand Lalonde s’inscrit dans cette tradition du surréalisme qu’il réinvestit, avec force, de toute sa fantaisie. Son humour un brin désespéré ainsi que sa profonde mélancolie déteignent sur chacun des mots composant ce mince recueil.

« J’ai vu mon neurochirurgien, mon radiothérapeute et mes deux oncologues ce matin. Ils avaient l’air en forme.»

« Il ne faut pas couper en quatre les cheveux des mouches qu’on encule. »

En définitive, c’est à un feu d’artifices inattendu et improbable auquel le lecteur s’expose en ouvrant ce recueil. Si certains feux éblouissent plus que d’autres, votre esprit sera, tour à tour, ravi, perplexe, pensif, contemplatif, distrait, mais il ne pourra jamais résister à la beauté et à la diversité du spectacle qui lui est offert. Le livre est dans vos mains ? C’est parti ! Feu !

« C’est rationnel, assurément. Mais est-ce bien raisonnable ? »

Autoportrait aux yeux crevés, Normand Lalonde, L’Oie de Cravan, 2016, 14 euros

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