Les mots au bal musette

« La mélancolie est une femme bleue.

Derrière la vitre, la mort monte.»

En 1995, à l’occasion des Nuits de nacre, Pierre Peuchmaurd, poète et aphoriste surréaliste, ainsi que Patrick Fabre, photographe, ont mêlé leurs talents pour composer un livre rendant compte de l’atmosphère si particulière du festival d’accordéon de Tulle. Hybride et humble dans sa facture, cet ouvrage exploite, pourtant, avec une grande maîtrise les ressources propres à ces deux arts qui se répondent l’un l’autre et se complètent sans jamais tomber dans l’écueil de l’illustration pure et simple.

«  – Oui, le vautour existe

et la pieuvre a trois cœurs. »

« Le retard de Dieu n’excuse pas son attente. »

Pierre Peuchmaurd est poète avant tout mais c’est aussi l’auteur d’une très belle œuvre d’aphorismes Fatigues publiée par L’Oie de Cravan en 2014 et que nous avions déjà eu l’occasion d’évoquer dans un précédent article. Le retrouver et lire ces quelques aphorismes poétiques publiés dans cet album des Nuits de nacre nous replonge avec délice dans cette langue surréaliste aux forts accents mélancoliques. Comiques, oniriques, ou encore contemplatifs, ces courts textes contiennent tout le talent et la bienveillance d’une plume empreinte d’humanité. Pierre Peuchmaurd aime les gens que Patrick Fabre a photographié et toute son empathie se ressent dans son écriture.

« Sifflent les lanières qui attachent à l’amour.

Ça écrit nerf sur blanc. »

Le pari et l’exercice périlleux du livre photographique sont ainsi réussis. Le texte instruit, déploie, élargit les photos et inversement. Il paraît être le fruit d’un duo de funambules qui trouverait son équilibre l’un grâce à l’autre et qui voudrait se mettre en valeur mutuellement. La photographie d’un enfant semblant sauter, presque s’envoler au pied d’une église ou d’un cloître est particulièrement émouvante et le texte en écho est d’une désarmante beauté :

« Saute par-dessus la guerre, saute. Et

saute par dessus Dieu, saute. Saute,

danse et meurs. Danse. »

Cet album si sensible permet de voir une autre facette du talent de Pierre Peuchmaurd, attentif à la musique et aux hommes. En feuilletant ce livre, on rêve, on rit, on imagine la vie de ces autres qui dansent, qui tournent, que l’on ne connaîtra jamais. Les mots subliment l’image qui, en miroir, subliment les mots et on y est à Tulle, à entendre ces accordéons, à voir ces visages, ces sourires, ces solitudes. Ce livre est une invitation à un voyage couleur sépia, à la découverte de ces anonymes qui sautent, dansent et meurent mais surtout, et avant de le refermer et de le ranger au fond de sa bibliothèque, dansent.

« On allume, on éteint, on clignote et c’est l’aube. »

Nuits de nacre, photographies : Patrick Fabre, textes : Pierre Peuchmaurd, Éditions du Laquet, 98 p.

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